Des Esseintes sur la littérature latine

III

Une partie des rayons plaqués contre les murs de son cabinet, orange et bleu, était exclusivement couverte par des ouvrages latins, par ceux que les intelligences qu’ont domestiquées les déplorables leçons ressassées dans les Sorbonnes désignent sous ce nom générique : « la décadence ».

En effet, la langue latine, telle qu’elle fut pratiquée à cette époque que les professeurs s’obstinent encore à appeler le grand siècle ne l’incitait guère. Cette langue restreinte, aux tournures comptées, presque invariables, sans souplesse de syntaxe, sans couleurs, ni nuances ; cette langue, râclée sur toutes les coutures, émondée des expressions rocailleuses mais parfois imagées des âges précédents, pouvait, à la rigueur, énoncer les majestueuses rengaines, les vagues lieux communs rabâchés par les rhéteurs et par les poètes, mais elle dégageait une telle incuriosité, un tel ennui qu’il fallait, dans les études de linguistique, arriver au style français du siècle de Louis XIV, pour en rencontrer une aussi volontairement débilitée, aussi solennellement harassante et grise.

Entre autres le doux Virgile, celui que les pions surnomment le cygne de Mantoue, sans doute parce qu’il n’est pas né dans cette ville, lui apparaissait, ainsi que l’un des plus terribles cuistres, l’un des plus sinistres raseurs que l’antiquité ait jamais produits ; ses bergers lavés et pomponnés, se déchargeant, à tour de rôle, sur la tête de pleins pots de vers sentencieux et glacés, son Orphée qu’il compare à un rossignol en larmes, son Aristée qui pleurniche à propos d’abeilles, son Énée, ce personnage indécis et fluent qui se promène, pareil à une ombre chinoise, avec des gestes en bois, derrière le transparent mal assujetti et mal huilé du poème, l’exaspéraient. Il eût bien accepté les fastidieuses balivernes que ces marionnettes échangent entre elles, à la cantonade ; il eût accepté encore les impudents emprunts faits à Homère, à Théocrite, à Ennius, à Lucrèce, le simple vol que nous a révélé Macrobe du deuxième chant de l’Énéide presque copié, mots pour mots, dans un poème de Pisandre, enfin toute l’inénarrable vacuité de ce tas de chants ; mais ce qui l’horripilait davantage c’était la facture de ces hexamètres, sonnant le fer blanc, le bidon creux, allongeant leurs quantités de mots pesés au litre selon l’immuable ordonnance d’une prosodie pédante et sèche ; c’était la contexture de ces vers râpeux et gourmés, dans leur tenue officielle, dans leur basse révérence à la grammaire, de ces vers coupés, à la mécanique, par une imperturbable césure, tamponnés en queue, toujours de la même façon, par le choc d’un dactyle contre un spondée.

Empruntée à la forge perfectionnée de Catulle, cette invariable métrique, sans fantaisie, sans pitié, bourrée de mots inutiles, de remplissages, de chevilles aux boucles identiques et prévues ; cette misère de l’épithète homérique revenant sans cesse, pour ne rien désigner, pour ne rien faire voir, tout cet indigent vocabulaire aux teintes insonores et plates, le suppliciaient.

Il est juste d’ajouter que si son admiration pour Virgile était des plus modérées et que si son attirance pour les claires éjections d’Ovide était des plus discrètes et des plus sourdes, son dégoût pour les grâces éléphantines d’Horace, pour le babillage de ce désespérant pataud qui minaude avec des gaudrioles plâtrées de vieux clown, était sans borne.

En prose, la langue verbeuse, les métaphores redondantes, les digressions amphigouriques du Pois Chiche, ne le ravissaient pas davantage ; la jactance de ses apostrophes, le flux de ses rengaines patriotiques, l’emphase de ses harangues, la pesante masse de son style, charnu, nourri, mais tourné à la graisse et privé de moelles et d’os, les insupportables scories de ses longs adverbes ouvrant la phrase, les inaltérables formules de ses adipeuses périodes mal liées entre elles par le fil des conjonctions, enfin ses lassantes habitudes de tautologie, ne le séduisaient guère ; et, pas beaucoup plus que Cicéron, César, réputé pour son laconisme, ne l’enthousiasmait ; car l’excès contraire se montrait alors, une aridité de pète sec, une stérilité de memento, une constipation incroyable et indue.

Somme toute, il ne trouvait pâture ni parmi ces écrivains ni parmi ceux qui font cependant les délices des faux lettrés : Salluste moins décoloré que les autres pourtant ; Tite-Live sentimental et pompeux ; Sénèque turgide et blafard ; Suétone, lymphatique et larveux ; Tacite, le plus nerveux dans sa concision apprêtée, le plus âpre, le plus musclé d’eux tous. En poésie, Juvénal, malgré quelques vers durement bottés ; Perse, malgré ses insinuations mystérieuses, le laissaient froid. En négligeant Tibulle et Properce, Quintilien et les Pline, Stace, Martial de Bilbilis, Térence même et Plaute dont le jargon plein de néologismes, de mots composés, de diminutifs, pouvait lui plaire, mais dont le bas comique et le gros sel lui répugnaient, des Esseintes commençait seulement à s’intéresser à la langue latine avec Lucain, car elle était élargie, déjà plus expressive et moins chagrine ; cette armature travaillée, ces vers plaqués d’émaux, pavés de joaillerie, le captivaient, mais cette préoccupation exclusive de la forme, ces sonorités de timbres, ces éclats de métal, ne lui masquaient pas entièrement le vide de la pensée, la boursouflure de ces ampoules qui bossuent la peau de la Pharsale.

L’auteur qu’il aimait vraiment et qui lui faisait reléguer pour jamais hors de ses lectures les retentissantes adresses de Lucain, c’était Pétrone.

Celui-là était un observateur perspicace, un délicat analyste, un merveilleux peintre; tranquillement, sans parti pris, sans haine, il décrivait la vie journalière de Rome, racontait dans les alertes petits chapitres du Satyricon, les mœurs de son époque.

Notant à mesure les faits, les constatant dans une forme définitive, il déroulait la menue existence du peuple, ses épisodes, ses bestialités, ses ruts.

Ici, c’est l’inspecteur des garnis qui vient demander le nom des voyageurs récemment entrés ; là, ce sont des lupanars où des gens rôdent autour de femmes nues, debout entre des écriteaux, tandis que, par les portes mal fermées des chambres, l’on entrevoit les ébats des couples; là, encore, au travers des villas d’un luxe insolent, d’une démence de richesses et de faste, comme au travers des pauvres auberges qui se succèdent dans le livre, avec leurs lits de sangle défaits, pleins de punaises, la société du temps s’agite : impurs filous, tels qu’Ascylte et qu’Eumolpe, à la recherche d’une bonne aubaine; vieux incubes aux robes retroussées, aux joues plâtrées de blanc de plomb et de rouge acacia; gitons de seize ans, dodus et frisés ; femmes en proie aux attaques de l’hystérie; coureurs d’héritages offrant leurs garçons et leurs filles aux débauches des testateurs; tous courent le long des pages, discutent dans les rues, s’attouchent dans les bains, se rouent de coups ainsi que dans une pantomime.

Et cela raconté dans un style d’une verdeur étrange, d’une couleur précise, dans un style puisant à tous les dialectes, empruntant des expressions à toutes les langues charriées dans Rome, reculant toutes les limites, toutes les entraves du soi-disant Grand Siècle, faisant parler à chacun son idiome : aux affranchis, sans éducation, le latin populacier, l’argot de la rue; aux étrangers leur patois barbare, mâtiné d’africain, de syrien et de grec ; aux pédants imbéciles, comme l’Agamemnon du livre, une rhétorique de mots postiches. Ces gens sont dessinés d’un trait, vautrés autour d’une table, échangeant d’insipides propos d’ivrognes, débitant de séniles maximes, d’ineptes dictons, le mufle tourné vers le Trimalchio qui se cure les dents, offre des pots de chambre à la société, l’entretient de la santé de ses entrailles et vente, en invitant ses convives à se mettre à l’aise.

Ce roman réaliste, cette tranche découpée dans le vif de la vie romaine, sans préoccupation, quoi qu’on en puisse dire, de réforme et de satire, sans besoin de fin apprêtée et de morale; cette histoire, sans intrigue, sans action, mettant en scène les aventures de gibiers de Sodome; analysant avec une placide finesse les joies et les douleurs de ces amours et de ces couples; dépeignant, en une langue splendidement orfévrie, sans que l’auteur se montre une seule fois, sans qu’il se livre à aucun commentaire, sans qu’il approuve ou maudisse les actes et les pensées de ses personnages, les vices d’une civilisation décrépite, d’un empire qui se fêle poignait des Esseintes et il entrevoyait dans le raffinement du style, dans l’acuité de l’observation, dans la fermeté de la méthode, de singuliers rapprochements, de curieuses analogies, avec les quelques romans français modernes qu’il supportait.

À coup sûr, il regrettait amèrement l’Eustion et l’Albutia, ces deux ouvrages de Pétrone que mentionne Planciade Fulgence et qui sont à jamais perdus; mais le bibliophile qui était en lui consolait le lettré, maniant avec des mains dévotes la superbe édition qu’il possédait du Satyricon, l’in-8 portant le millésime 1585 et le nom de J. Dousa, à Leyde.

Partie de Pétrone, sa collection latine entrait dans le iie siècle de l’ère chrétienne, sautait le déclamateur Fronton, aux termes surannés, mal réparés, mal revernis, enjambait les Nuits attiques d’Aulu-Gelle, son disciple et ami, un esprit sagace et fureteur, mais un écrivain empêtré dans une glutineuse vase et elle faisait halte devant Apulée dont il gardait l’édition princeps, in-folio, imprimée en 1469, à Rome.

Cet Africain le réjouissait; la langue latine battait le plein dans ses Métamorphoses; elle roulait des limons, des eaux variées, accourues de toutes les provinces, et toutes se mêlaient, se confondaient en une teinte bizarre, exotique, presque neuve; des maniérismes, des détails nouveaux de la société latine trouvaient à se mouler en des néologismes créés pour les besoins de la conversation, dans un coin romain de l’Afrique; puis sa jovialité d’homme évidemment gras, son exubérance méridionale amusaient. Il apparaissait ainsi qu’un salace et gai compère à côté des apologistes chrétiens qui vivaient, au même siècle, le soporifique Minucius Félix, un pseudo-classique, écoulant dans son Octavius les émulsines encore épaissies de Cicéron, voire même Tertullien qu’il conservait peut-être plus pour son édition de Alde, que pour son œuvre même.

Bien qu’il fût assez ferré sur la théologie, les disputes des montanistes contre l’Église catholique, les polémiques contre la gnose, le laissaient froid; aussi, et malgré la curiosité du style de Tertullien, un style concis, plein d’amphibologies, reposé sur des participes, heurté par des oppositions, hérissé de jeux de mots et de pointes, bariolé de vocables triés dans la science juridique et dans la langue des Pères de l’Église grecque, il n’ouvrait plus guère l’Apologétique et le Traité de la Patience et, tout au plus, lisait-il quelques pages du De cultu feminarumTertullien objurgue les femmes de ne pas se parer de bijoux et d’étoffes précieuses, et leur défend l’usage des cosmétiques parce qu’ils essayent de corriger la nature et de l’embellir.

Ces idées, diamétralement opposées aux siennes, le faisaient sourire; puis le rôle joué par Tertullien, dans son évêché de Carthage, lui semblait suggestif en rêveries douces; plus que ses œuvres, en réalité l’homme l’attirait.

Il avait, en effet, vécu dans des temps houleux, secoués par d’affreux troubles, sous Caracalla, sous Macrin, sous l’étonnant grand-prêtre d’Émèse, Élagabal, et il préparait tranquillement ses sermons, ses écrits dogmatiques, ses plaidoyers, ses homélies, pendant que l’Empire romain branlait sur ses bases, que les folies de l’Asie, que les ordures du paganisme coulaient à pleins bords; il recommandait, avec le plus beau sang-froid, l’abstinence charnelle, la frugalité des repas, la sobriété de la toilette, alors que, marchant dans de la poudre d’argent et du sable d’or, la tête ceinte d’une tiare, les vêtements brochés de pierreries, Élagabal travaillait, au milieu de ses eunuques, à des ouvrages de femmes, se faisait appeler Impératrice et changeait, toutes les nuits, d’Empereur, l’élisant de préférence parmi les barbiers, les gâte-sauce, et les cochers de cirque.

Cette antithèse le ravissait; puis la langue latine, arrivée à sa maturité suprême sous Pétrone, allait commencer à se dissoudre; la littérature chrétienne prenait place, apportant avec des idées neuves, des mots nouveaux, des constructions inemployées, des verbes inconnus, des adjectifs aux sens alambiqués, des mots abstraits, rares jusqu’alors dans la langue romaine, et dont Tertullien avait, l’un des premiers, adopté l’usage.

Seulement, cette déliquescence continuée après la mort de Tertullien, par son élève saint Cyprien, par Arnobe, par le pâteux Lactance, était sans attrait. C’était un faisandage incomplet et alenti; c’étaient de gauches retours aux emphases cicéroniennes, n’ayant pas encore ce fumet spécial qu’au IVe siècle, et surtout pendant les siècles qui vont suivre, l’odeur du christianisme donnera à la langue païenne, décomposée comme une venaison, s’émiettant en même temps que s’effritera la civilisation du vieux monde, en même temps que s’écrouleront, sous la poussée des Barbares, les Empires putréfiés par la sanie des siècles.

Un seul poète chrétien, Commodien de Gaza représentait dans sa bibliothèque l’art de l’an III. Le Carmen apologeticum, écrit en 259, est un recueil d’instructions, tortillées en acrostiches, dans des hexamètres populaires, césurés selon le mode du vers héroïque, composés sans égard à la quantité et à l’hiatus et souvent accompagnés de rimes telles que le latin d’église en fournira plus tard de nombreux exemples.

Ces vers tendus, sombres, sentant le fauve, pleins de termes de langage usuel, de mots aux sens primitifs détournés, le requéraient, l’intéressaient même davantage que le style pourtant blet et déjà verdi des historiens Ammien Marcellin et Aurelius Victor, de l’épistolier Symmaque et du compilateur et grammairien Macrobe; il les préférait même à ces véritables vers scandés, à cette langue tachetée et superbe que parlèrent Claudien, Rutilius et Ausone.

Ceux-là étaient alors les maîtres de l’art ; ils emplissaient l’Empire mourant, de leurs cris; le chrétien Ausone, avec son Centon Nuptial et son poème abondant et paré de la Moselle; Rutilius, avec ses hymnes à la gloire de Rome, ses anathèmes contre les juifs et contre les moines, son itinéraire d’Italie en Gaule, où il arrive à rendre certaines impressions de la vue, le vague des paysages reflétés dans l’eau, le mirage des vapeurs, l’envolée des brumes entourant les monts.

Claudien, une sorte d’avatar de Lucain, qui domine tout le ive siècle avec le terrible clairon de ses vers; un poète forgeant un hexamètre éclatant et sonore, frappant, dans des gerbes d’étincelles, l’épithète d’un coup sec, atteignant une certaine grandeur, soulevant son œuvre d’un puissant souffle. Dans l’Empire d’Occident qui s’effondre de plus en plus, dans le gâchis des égorgements réitérés qui l’entourent; dans la menace perpétuelle des Barbares qui se pressent maintenant en foule aux portes de l’Empire dont les gonds craquent, il ranime l’antiquité, chante l’enlèvement de Proserpine, plaque ses couleurs vibrantes, passe avec tous ses feux allumés dans l’obscurité qui envahit le monde.

Le paganisme revit en lui, sonnant sa dernière fanfare, élevant son dernier grand poète au-dessus du christianisme qui va désormais submerger entièrement la langue, qui va, pour toujours maintenant, rester seul maître de l’art, avec Paulin, l’élève d’Ausone ; le prêtre espagnol, Juvencus, qui paraphrase en vers les Évangiles; Victorin, l’auteur des Macchabées; Sanctus Burdigalensis qui, dans une églogue imitée de Virgile, fait déplorer aux pâtres Egon et Buculus, les maladies de leurs troupeaux; et toute la série des saints : Hilaire de Poitiers, le défenseur de la foi de Nicée, l’Athanase de l’Occident, ainsi qu’on l’appelle; Ambroise, l’auteur d’indigestes homélies, l’ennuyeux Cicéron chrétien; Damase, le fabricant d’épigrammes lapidaires; Jérôme, le traducteur de la Vulgate, et son adversaire Vigilantius de Comminges qui attaque le culte des saints, l’abus des miracles, les jeûnes, et prêche déjà, avec des arguments que les âges se répéteront, contre les vœux monastiques et le célibat des prêtres.

Enfin au ve siècle, Augustin, évêque d’Hippone. Celui-là, des Esseintes ne le connaissait que trop, car il était l’écrivain le plus réputé de l’Église, le fondateur de l’orthodoxie chrétienne, celui que les catholiques considèrent comme un oracle, comme un souverain maître. Aussi ne l’ouvrait-il plus, bien qu’il eût chanté, dans ses Confessions, le dégoût de la terre et que sa piété gémissante eût, dans sa Cité de Dieu, essayé d’apaiser l’effroyable détresse du siècle par les sédatives promesses de destinées meilleures. Au temps où il pratiquait la théologie, il était déjà las, saoul de ses prédications et de ses jérémiades, de ses théories sur la prédestination et sur la grâce, de ses combats contre les schismes.

Il aimait mieux feuilleter la Psychomachia de Prudence, l’inventeur du poème allégorique qui, plus tard, sévira sans arrêt, au Moyen Âge, et les œuvres de Sidoine Apollinaire dont la correspondance lardée de saillies, de pointes, d’archaïsmes, d’énigmes, le tentait. Volontiers, il relisait les panégyriques où cet évêque invoque, à l’appui de ses vaniteuses louanges, les déités du paganisme, et, malgré tout, il se sentait un faible pour les affectations et les sous-entendus de ces poésies fabriquées par un ingénieux mécanicien qui soigne sa machine, huile ses rouages, en invente, au besoin, de compliqués et d’inutiles.

Après Sidoine, il fréquentait encore le panégyriste Mérobaudes; Sédulius, l’auteur de poèmes rimés et d’hymnes abécédaires dont l’Église s’est approprié certaines parties pour les besoins de ses offices ; Marius Victor, dont le ténébreux traité sur la Perversité des mœurs s’éclaire, çà et là, de vers luisants comme du phosphore; Paulin de Pella, le poète du grelottant Eucharisticon; Orientius, l’évêque d’Auch, qui, dans les distiques de ses Monitoires, invective la licence des femmes dont il prétend que les visages perdent les peuples.

L’intérêt que portait des Esseintes à la langue latine ne faiblissait pas, maintenant que complètement pourrie, elle pendait, perdant ses membres, coulant son pus, gardant à peine, dans toute la corruption de son corps, quelques parties fermes que les chrétiens détachaient afin de les mariner dans la saumure de leur nouvelle langue.

La seconde moitié du ve siècle était venue, l’épouvantable époque où d’abominables cahots bouleversaient la terre. Les Barbares saccageaient la Gaule; Rome paralysée, mise au pillage par les Wisigoths, sentait sa vie se glacer, voyait ses parties extrêmes, l’Occident et l’Orient, se débattre dans le sang, s’épuiser de jour en jour.

Dans la dissolution générale, dans les assassinats de césars qui se succèdent, dans le bruit des carnages qui ruissellent d’un bout de l’Europe à l’autre, un effrayant hourra retentit, étouffant les clameurs, couvrant les voix. Sur la rive du Danube, des milliers d’hommes, plantés sur de petits chevaux, enveloppés de casaques de peaux de rats, des Tartares affreux, avec d’énormes têtes, des nez écrasés, des mentons ravinés de cicatrices et de balafres, des visages de jaunisse dépouillés de poils, se précipitent, ventre à terre, enveloppent d’un tourbillon, les territoires des Bas-Empires.

Tout disparut dans la poussière des galops, dans la fumée des incendies. Les ténèbres se firent et les peuples consternés tremblèrent, écoutant passer, avec un fracas de tonnerre, l’épouvantable trombe. La horde des Huns rasa l’Europe, se rua sur la Gaule, s’écrasa dans les plaines de Châlons où Aétius la pila dans une effroyable charge. La plaine, gorgée de sang, moutonna comme une mer de pourpre; deux cent mille cadavres barrèrent la route, brisèrent l’élan de cette avalanche qui, déviée, tomba, éclatant en coups de foudre, sur l’Italie où les villes exterminées flambèrent comme des meules.

L’Empire d’Occident croula sous le choc; la vie agonisante qu’il traînait dans l’imbécillité et dans l’ordure, s’éteignit; la fin de l’univers semblait d’ailleurs proche; les cités oubliées par Attila étaient décimées par la famine et par la peste; le latin parut s’effondrer, à son tour, sous les ruines du monde.

Des années s’écoulèrent; les idiomes barbares commençaient à se régler, à sortir de leurs gangues, à former de véritables langues; le latin sauvé dans la débâcle par les cloîtres se confina parmi les couvents et parmi les cures ; çà et là, quelques poètes brillèrent, lents et froids : l’Africain Dracontius avec son Hexameron, Claudius Mamert, avec ses poésies liturgiques; Avitus de Vienne; puis des biographes, tels qu’Ennodius qui raconte les prodiges de saint Épiphane, le diplomate perspicace et vénéré, le probe et vigilant pasteur : tels qu’Eugippe qui nous a retracé l’incomparable vie de saint Séverin, cet ermite mystérieux, cet humble ascète, apparu, semblable à un ange de miséricorde, aux peuples éplorés, fous de souffrances et de peur; des écrivains tels que Véranius du Gévaudan qui prépara un petit traité sur la continence, tels qu’Aurélian et Ferreolus qui compilèrent des canons ecclésiastiques; des historiens tels que Rothérius d’Agde, fameux par une histoire perdue des Huns.

Les ouvrages des siècles suivants se clairsemaient dans la bibliothèque de des Esseintes. Le vie siècle était cependant encore représenté par Fortunat, l’évêque de Poitiers, dont les hymnes et le Vexilla regis, taillés dans la vieille charogne de la langue latine, épicée par les aromates de l’Église, le hantaient à certains jours; par Boëce, le vieux Grégoire de Tours et Jornandès ; puis, aux viieet viiie siècles, comme, en sus de la basse latinité des chroniqueurs, des Frédégaire et des Paul Diacre, et des poésies contenues dans l’antiphonaire de Bangor dont il regardait parfois l’hymne alphabétique et monorime, chantée en l’honneur de saint Comgill, la littérature se confinait presque exclusivement dans des biographies de saints, dans la légende de saint Columban écrite par le cénobite Jonas, et celle du bienheureux Cuthbert, rédigée par Bède le Vénérable sur les notes d’un moine anonyme de Lindisfarn, il se bornait à feuilleter, dans ses moments d’ennui, l’œuvre de ces hagiographes et à relire quelques extraits de la vie de sainte Rusticula et de sainte Radegonde, relatées, l’une, par Defensorius, synodite de Ligugé, l’autre, par la modeste et la naïve Baudonivia, religieuse de Poitiers.

Mais de singuliers ouvrages de la littérature latine, anglo-saxonne, l’alléchaient davantage : c’était toute la série des énigmes d’Adhelme, de Tatwine, d’Eusèbe, ces descendants de Symphosius, et surtout les énigmes composées par saint Boniface, en des strophes acrostiches dont la solution se trouvait donnée par les lettres initiales des vers.

Son attirance diminuait avec la fin de ces deux siècles; peu ravi, en somme, par la pesante masse des latinistes carlovingiens, les Alcuin et les Eginhard, il se contentait, comme spécimen de la langue au ixe siècle, des chroniques de l’anonyme de saint Gall, de Fréculfe et de Réginon, du poème sur le siège de Paris tissé par Abbo le Courbé, de l’Hortulus, le poème didactique du bénédictin Walafrid Strabo, dont le chapitre consacré à la gloire de la citrouille, symbole de la fécondité, le mettait en liesse; du poème d’Ermold le Noir, célébrant les exploits de Louis le Débonnaire, un poème écrit en hexamètres réguliers, dans un style austère, presque noir, dans un latin de fer trempé dans les eaux monastiques, avec, çà et là, des pailles de sentiment dans le dur métal; du De viribus herbarum, le poème de Macer Floridus, qui le délectait particulièrement par ses recettes poétiques et les très étranges vertus qu’il prête à certaines plantes, à certaines fleurs : à l’aristoloche, par exemple, qui, mélangée à de la chair de bœuf et placée sur le bas-ventre d’une femme enceinte, la fait irrémédiablement accoucher d’un enfant mâle; à la bourrache qui, répandue en infusion dans une salle à manger, égaye les convives; à la pivoine dont la racine broyée guérit à jamais du haut mal; au fenouil qui, posé sur la poitrine d’une femme, clarifie ses eaux et stimule l’indolence de ses périodes.

À part quelques volumes spéciaux, inclassés, modernes ou sans date ; certains ouvrages de kabbale, de médecine et de botanique ; certains tomes dépareillés de la patrologie de Migne, renfermant des poésies chrétiennes introuvables, et de l’anthologie des petits poètes latins de Wernsdorff, à part le Meursius, le manuel d’érotologie classique de Forberg, la mœchialogie et les diaconales à l’usage des confesseurs, qu’il époussetait à de rares intervalles, sa bibliothèque latine s’arrêtait au commencement du xe siècle.

Et, en effet, la curiosité, la naïveté compliquée du langage chrétien avaient, elles aussi, sombré. Le fatras des philosophes et des scoliastes, la logomachie du Moyen Âge allaient régner en maîtres. L’amas de suie des chroniques et des livres d’histoire, les saumons de plomb des cartulaires allaient s’entasser, et la grâce balbutiante, la maladresse parfois exquise des moines mettant en un pieux ragoût les restes poétiques de l’antiquité, étaient mortes; les fabriques de verbes aux sucs épurés, de substantifs sentant l’encens, d’adjectifs bizarres, taillés grossièrement dans l’or, avec le goût barbare et charmant des bijoux goths, étaient détruites. Les vieilles éditions, choyées par des Esseintes, cessaient — et, en un saut formidable de siècles, les livres s’étageaient maintenant sur les rayons, supprimant la transition des âges, arrivant directement à la langue française du présent siècle.

Joris-Karl Huysmans – A Rebours, Chapitre IIIParis, G. Charpentier et Cie, 1884

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Portrait de Charles-Marie, dit Joris-Karl Huysmans, écrivain (1848-1907) par Jean-Louis Forain

Taine sur les peintures de Pompéi

Hippolyte Taine (1828-1893) découvre l’Italie dans les années 1860. En historien, il fait le point des modes, des passions et des préjugés, s’attachant à replacer hommes et monuments dans leur contexte historique. 

Au musée de Naples

La plupart des peintures de Pompéi et d’Herculanum ont été transportées au Musée de Naples. Ce ne sont que des décorations d’appartement, presque toujours sans perspective, une ou deux figures sur un fond sombre, parfois des animaux, de petits paysages, des morceaux d’architecture : très peu de couleur ; les tons sont indiqués à peu près, ou plutôt amortis, effacés, non pas seulement par le temps (j’ai vu des peintures fraîches), mais de parti pris. Rien ne devait tirer l’oeil dans ces appartements un peu sombres ; ce qui plaisait, c’est une forme de corps et une attitude ; cela entretenait l’esprit dans les images poétiques et saines de la vie active et corporelle. Celles-ci m’ont fait plus de plaisir que les plus célèbres peintures, celles de la Renaissance, par exemple. Elles sont plus naturelles et plus vivantes.

Point d’intérêt, le sujet est ordinairement un homme ou une femme à peu près nus, qui lèvent le bras ou la jambe, Mars et Vénus, Diane qui vient trouver Endymion, Briséis emmenée par Agamemnon, et d’autres semblables, des danseuses, des faunes, des centaures, un guerrier qui enlève une femme : la femme est tellement à son aise, ainsi portée ! Cela suffit, parce qu’on les sent beaux et heureux. On ne comprend pas, avant de les avoir vus, combien une femme demi-drapée qui vient à travers l’air peut offrir d’attitudes charmantes, combien il y a de façons de relever le voile, de faire flotter la tunique, d’avancer la cuisse, de laisser voir le sein. Ils ont eu cette fortune unique, qui a manqué à tous, même aux peintres de la Renaissance, de vivre parmi des moeurs appropriées, de voir à chaque instant des corps nus et drapés, au bain, à l’amphithéâtre, et outre cela de cultiver les dons corporels, la force, la vitesse des pieds. Ils parlaient d’une belle poitrine, d’un cou bien emmanché, d’un arrière-bras plein, comme nous parlons aujourd’hui d’un visage expressif et d’un pantalon bien coupé.

Hippolyte TaineVoyage en Italie, 1865, tiré de Pompéi, la cité ensevelie, Robert Etienne, Découverte Gallimard, coll. Archéologie, 1987, p.159-160

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Trésors Poétiques. La Parisienne croquée par Jules Lemaître

On connaît Jules Lemaître comme brillant critique littéraire « impressionniste » de la fin du XIXème siècle. Moins connues sont ses oeuvres poétiques, pourtant admirables, d’une précision de graveur et d’un raffinement exquis. Lemaître, ici, dans ses portraits de femmes, croque la Parisienne frivole de la Belle Epoque.

PARISIA

Le caprice a pétri le bout de nez qu’elle a ;

Le caprice endiablé sous son front caracole ;

Le caprice a taillé son corsage qui colle,

Ses chiffons compliqués, son pouf à tralala.

Je ne sais que penser de cette fille-là,

Et la mobilité de ses yeux me désole.

Elle est boulevardière et fait des mots. La folle

Raille le sentiment et lit monsieur Zola.

Bonne et franche d’ailleurs, Mais quoi ! cette étourdie

Aime à l’excès le bal, le sport, la comédie,

Et dans son tourbillon m’emporte sans me voir.

J’adore cette enfant, et c’est là mon martyre :

Elle n’a pas le temps de s’en apercevoir

Et ne me laisse pas le temps de le lui dire.

Jules LemaîtreLes Médaillons, A.Lemerre, Paris, 1880.

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Le Chant du Dernier Romain par André Rousseaux

LE CHANT DU DERNIER ROMAIN : RUTILIUS NAMATIANUS

Il y a, comme on dit, des « tournants de l’histoire », sur lesquels on ne cesserait pas de se poser des questions. On les constate mieux qu’on n les explique. La chute de l’Empire romain, par exemple : à quoi tient cet énorme événement ? Dira-t-on que c’est le résultat des invasions barbares ? Mais ce n’est que remplacer la question par un autre. Car l’histoire de Rome n’est qu’une longue résistance aux Barbares et il faudrait justement savoir pourquoi, à un certain moment, cette résistance a lâché. C’est le point que tâchent d’éclaircir les historiens les plus perspicaces.

Quand on est las de tourner ainsi autour du jeu des causes et des conséquences, il y a un autre moyen de s’intéresser aux tournants de l’histoire, et c’est peut-être le plus émouvant. Il suffit de les revivre, de parcourir en esprit cette route d’où certains hommes ont vu changer le visage de l’univers. Un monde s’en va, un autre monde apparaît qui va le remplacer. Pour nous, qui savons ce qui devait venir, le tournant découvre des horizons bien plus larges et bien plus significatifs que pour ceux qui y ont passé leur vivant. C’est un des charmes de l’histoire, qu’elle complète la vie, répond aux énigmes, révèle les secrets – ou qu’elle y tâche, au moins, de son mieux. Cependant, parmi les hommes qui ont vécu à ces époques troublantes, il en est qui ont connu pour le moins des pressentiments. Ils ont aperçu ce que nous voyons en clair, avec le recul du temps. S’ils nous ont laissé leur témoignage, il y a chance que celui-ci nous parle au coeur autant qu’à l’esprit : par de tels écrits s’exprime la poésie de l’histoire en train de se faire, et comme l’âme du monde en mouvement. C’est l’impression que j’ai eue, quant à moi, en lisant un petit poème latin du début du Vè siècle de notre ère : Le Retour de Rutilius Namatianus.

(…) Je suis sûr que vous aimerez Rutilius comme je l’aime, dès que vous le connaîtrez. C’est un de ces grands Gallo-Romains qui sont l’honneur de l’Empire à la veille de sa chute. Entre tous les pays qu’à fécondés la civilisation romaine, la Gaulle occupe une place d’élection. La terre qui devait être le premier royaume d’Europe et la fille aînée de l’Eglise, au temps de saint Louis et de Louis XIV, a commencé par donner ses preuves en étant la plus belle province de l’Empire romain. Il n’y en a pas qui soient plus près du coeur de Rome, moralement et politiquement. Elle lui fournit des notables, des hauts fonctionnaires. A la veille des désastres où Rome doit sombrer, on armature repose à moitié sur des hommes nés en Gaule.

Rutilius est un de ces hommes-là. Non seulement lui, mais ses parents, ses amis. Les Pisans ont élevé une statue à son père, qui a gouverné la Toscane et l’Ombrie. Lui-même a été préfet de Rome. Plusieurs de ses proches ont exercé des fonctions non moins éminentes. Et ces grands serviteurs de la Rome du IVè et du Vè siècle sont nés, les uns à Toulouse, les autres à Bordeaux ou à Poitiers. Leur vie s’écoule entre leur pays natal, la Ville Eternelle, et les frontières de l’Empire qui commencent à craquer de toutes parts. Tel d’entre eux a défendu Trèves, tel autre la Bretagne. Entre les fronts de guerre, où l’infiltration barbare devient torrentielle, et la capitale de l’Empire, c’est un va-et-vient pathétique de ces derniers témoins de la puissance romaine. Le Retour de Rutilius Namatianus est un voyage qui se situe sur une de ces routes-là.

Rutilius a quitté Rome pour regagner son Aquitaine. « Les campagnes gauloises le rappellent. » Elles viennent de subir l’invasion des Goths. Il y a là-bas des ruines à relever, des ravages à réparer. Rutilius vole au secours de sa patrie. Mais où est précisément sa patrie ? Rome n’a-t-elle pas droit à ce titre, elle aussi ?

Sur le vaisseau où il navigue, Rutilius chante les sentiments qui l’animent. Il est parti par mer, ayant redouté, sur la voie aurélienne, d’abord les inondations dans la campagne romaine, et puis, au delà de Pise, les escarpements montagneux. Et, à mesure qu’il s’éloigne, il chante sa nostalgie de Rome, car ce grand fonctionnaire est un poète délicat et même raffiné. Il écrit des vers dont le commentateur peut nous faire valoir, aujourd’hui, les allitérations savantes. Cependant, ce qui est le plus émouvant dans ce poétique journal de voyage, c’est que les tirades les plus lyriques sont l’expression d’un sentiment profondément vrai. L’adieu à Rome est une très belle chose. Quand ce Gallo-Romain s’écrie : « Tu as fait une cité de ce qui jadis était l’univers ».

Urbem fecisti quod prius orbis erat,

il ramasse en un vers toute une histoire immense, qui est en train de se défaire sous ses yeux. Et une histoire dont il est l’un des acteurs. Ce Gallo-Romain, si l’on y songe bien, est le modèle de beaucoup d’autres. Sur la même route, après lui, dans un sens ou l’autre, on reverra des poètes – songeons à Du Bellay, – partagés entre les mêmes désirs, les mêmes regrets, les mêmes nostalgies.

Chez Rutilius, le mélancolique voyage reçoit, de l’époque où il se déroule, une valeur presque tragique. Dans l’espace, c’est un voyage entre Rome et la Gaule où les Barbares ont déjà commencé de descendre. Dans le temps, c’est comme un passage entre Rome et ce qui sera autre chose que Rome. Nous savons, nous, que ce sera le lumineux et passionnant moyen âge, dont Rome ne sera pas absente d’ailleurs. Aux yeux de Rutilius, ce pourrait être la fin de Rome, qu’il redoute sans l’avouer. Il veut penser qu’une telle catastrophe serait impossible. Rome ne s’est-elle pas relevée des pires malheurs ? N’a-t-elle pas triomphé de Brennus et des Samnites, de Pyrrhus et d’Annibal ? « Ce qui ne peut être submergé remonte d’un élan accru à la surface ; du fond de l’abîme il bondit pour monter plus haut. Comme le flambeau qu’on incline reprend de nouvelles forces, ainsi, plus éclatante après la chute, tu aspires au ciel. » Mais, quand un homme repousse ainsi le malheur, des deux mains tendues, c’est qu’il le sent imminent. Le poème de Rutilius est, parmi les textes de cette époque, de ceux qui ont la valeur symbolique : c’est le chant du dernier Romain.

Les hommes ont le sentiment aigu de ce qu’ils risquent de perdre  : ils ont plus difficilement l’intelligence de ce qu’ils pourraient garder. On étonnerait beaucoup Rutilius, si noblement attaché à l’idée romaine, en lui disant par qui cette idée continuera de vivre et sera transmise au monde nouveau : par ces chrétiens pour qui le païen qu’il est n’a que mépris. Au cours de son voyage, il passe en vue de l’île de Capraria, habitée par des moines. « Ile repoussante, toute remplie de ces hommes qui fuient la lumièreSe peut-il qu’on se rende volontairement malheureux par peur de le devenir ? » Ainsi parle Rutilius. Ainsi nous fait-il assister, sans qu’il s’en doute, à ce qu’il y a de plus admirable dans le drame de l’Histoire qui se joue alors. Le christianisme qui imprègne déjà l’Empire agonisant n’y exerce encore qu’une puissance invisible, que peuvent méconnaitre les derniers grands hommes de la Rome païenne. L’histoire de l’Empire s’achève sur cet antagonisme. Entre les martyrs des catacombes et les bourreaux du Colisée, un abîme reste ouvert. Et cependant, dans le monde occidental, le moment se prépare où Dante tendra la main à Virgile. Rutilius Namatianus vit à un moment décisif de cette évolution. Il n’en sait rien. Il ne sait que craindre la ruine de Rome, souhaiter de toute son âme que Rome ne meure pas. C’est nous qui, dans les silences du poème, entre deux cris d’angoisse du Gallo-Romain, pouvons distinguer la figure invisible de Rome éternelle.

Et c’est peut-être le plus touchant de ce vieux livre, que l’idée romaine, qui a fait vivre tant d’esprits de notre civilisation, y passe très haut, dans une zone sublime, au-dessus des efforts et des plaintes aveugles des hommes.

André RousseauxLe Monde Classique, 2ème série, Editions Albin Michel, Paris, 1946.

Trésors poétiques. Poésies de Paul Bourget.

Paul Bourget, avant d’être l’essayiste et le romancier que l’on sait – injustement oublié aujourd’hui -, fût d’abord un poète, sensible, plein de charme.

LES DIEUX

A Anatole France

S’il est vrai que ce siècle a tué tous les dieux,

Et que l’homme, éveillé de son sommeil antique,

Ne doive plus les voir en légion mystique

Monter vers leur Olympe immense et radieux,

*

Est-ce à nous d’applaudir au désastre des cieux,

A nous que trouble encor la plainte d’un cantique,

Et qui sous le symbole ou païen ou gothique

Sentons frémir les coeurs de nos lointains aïeux ?

*

Non, France ! Il est plus noble et d’un esprit plus sage

D’adorer dans les dieux la plus sublime image

Que l’âme périssable ait rêvée ici-bas ;

*

Et, sceptiques enfants d’une race lassée,

Offrons-leur, à ces dieux que nous ne prions pas,

L’asile inviolé d’une calme Pensée.

La Vie inquiète (1875)

***

SOIREE DE JEUNE GENS

Ce soir-là, nous étions quatre bons camarades,

Tous jeunes, tous joyeux, et liés dès longtemps

Pour avoir en commun, depuis sept ou huit ans,

Connu bien des jours gais et bien des jours maussades.

*

La chambre de garçon où nous passions le soir

Plaisait par un contraste étrange et fantastique :

Des masques, des fleurets, des gants, de la musique

Et des livres, sur un piano d’ébène noir.

*

La tenture était rouge, et deux grands tableaux sombres,

Chefs d’oeuvre non signés d’un maître vénitien,

Y montraient, à côté d’un dressoir ancien,

L’éclat blanc des beaux corps avivé par les ombres.

*

Nous riions, nous causions, mais à tort, à travers,

Fous, vifs, tirant des feux d’artifice de phrases.

Hardiment nous passions des rires aux extases ;

Où l’un faisait des mots, l’autre citait des vers.

*

Sur la table luisait un flacon d’eau-de-vie,

Clair et blond. On eût dit qu’il faisait les doux yeux

Aux coupes de Bohême en cristal précieux,

Où courait une chasse avec fureur suivie.

*

Des globes bleus donnaient un frais reflet changeant

Au marbre finement veiné de quelques groupes,

Et parmi les flacons d’eau-de-vie et les coupes

Des cigares dorés chargeaient un plat d’argent.

*

Vrai Dieu ! la belle fête ! et quelle joie intime

Quand deux de nous, assis au piano, vaillamment,

Attaquèrent, avec un profond sentiment,

Un morceau du vieux Bach, aussi fin que sublime.

*

Des chats erraient frôlant leur tête à nos genoux.

La vapeur du tabac avait noyé la chambre.

Au dehors, un vent froid et plaintif de Décembre,

Et, dans la cheminée, un feu gai comme nous.

*

Ô mes amis, vous tous qui m’aimez et que j’aime,

En dépit de ce temps d’âpres politiqueurs,

N’ayons d’autre souci que de noyer nos coeurs

Dans l’admiration, – cette ivresse suprême !

*

N’ayons d’autre souci que d’oublier l’amour

Qui nous a si souvent terrassé toute l’âme ;

Causons, pensons, rêvons ! l’Art guérit de la femme,

Et seul il nous suivra jusques au dernier jour.

*

Exaltons-nous, et, fous d’émotions lyriques,

Comme un mangeur d’opium tenant nos yeux ouverts,

Laissons-nous enlever dans les mondes féériques !

Des vers ! Des vers ! Qui sait encore de beaux vers ?…

Les Aveux (1877-1882) – Livre second, Dilettantisme

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Trésors poétiques. Poésies du poète lillois Pierre Valdelièvre.

Pierre Valdelièvre dans La Rançon du Progrès cherche à comparer l’ancien et le nouveau monde. A chaque thème, il oppose deux poèmes, l’un en prose (le moderne), l’un en vers (autrefois).

L’HEURE

AUJOURD’HUI

   La notion de l’heure, le souci de l’instant précis sont à notre insu-même tellement entrés dans notre existence fiévreuse, qu’ils sont devenus une chose véritablement lancinante.

   Vingt fois, cinquante fois par jour, nous consultons notre montre, les pendules, les horloges. Si nous nous éveillons la nuit, notre premier souci est de savoir l’heure. Notre vie est réglée en une infinité de tranches qui se suivent, se poussent et chevauchent l’une sur l’autre ; les occupations, les réunions, les rendez-vous, les repas, les trains, les courriers, tout arrive impérieusement à heure fixe et nous bouscule sans pitié. Et depuis les grosses horloges d’église ou de beffrois qui frappent brutalement sur des gongs assourdissants, jusqu’aux petites pendules en biscuit tintant avec mièvrerie sur les cheminées des boudoirs, sans cesse les heures martèlent et scandent nos instants qui s’envolent au rythme d’une mécanique inexorable.

   Là encore le progrès a tué la poésie et le rêve, sans même que soit obtenue par la concordance, cette précision sans cesse recherchée au prix de notre tranquillité, car plus que jamais est vraie cette phrase ironique par laquelle débutait je ne sais plus quel roman : Minuit sonnait depuis une heure à toutes les horloges de la ville…

AUTREFOIS

Lysias le berger s’est levé ce matin

Au moment où là-bas, sur l’horizon lointain,

Le soleil émergeait par-dessus les montagnes,

Quand les coqs, de leurs voix stridentes accompagnent

L’éveil de la nature aux caresses du jour.

Puis il partit, chassant devant lui tout à tour

L’impatient troupeau de ses brebis bêlantes,

Et le groupe agité des chèvres turbulentes,

Qui broutent en passant les pousses de cytises,

Durant tout le matin aux heures imprécises,

Lysias a suivi l’avance du soleil,

Guettant d’un oeil distrait les plantes dont l’éveil

Marque pour les bergers l’instant du jour e l’heure.

L’ellébore aux pistils que le calice affleure

Sitôt que disparaît la fraîcheur du matin,

Et l’euphorbe dont les corymbes de satin

Se tournent vers le jour qu’ils suivent dans sa course,

Puis il a vu, cherchant la fraîcheur de la source,

Ses animaux errer d’un pas plus indolent,

Alors il a noté que le soleil brûlant

Tombant droit du zénith, faisait les ombres nettes :

ll dîna de pain bis, de lait et de noisettes,

Et s’assoupit, vaincu par la chaleur du jour.

Quand il rouvrit les yeux, déjà tout alentour

Dans les prés, les essaims d’abeilles bourdonnantes

Cherchaient en voletant les meilleurs sucs des plantes.

C’est l’heure dangereuse où prompts à s’irriter

Les insectes sont vifs et l’on doit éviter

La piqûre des taons qui fait bondir les chèvres.

Et tandis qu’en songeant il promenait ses lèvres

Sur les bois inégaux de sa flûte de Pan,

Les fleurs de campanule arrivaient à l’instant

Où fuyant du soleil la trop vive lumière,

Leurs clochettes sans bruit s’inclinent vers la terre.

Puis, les fleurs de pavot baissèrent à leur tour

Leur tête qu’alourdit le poids d’un sommeil lourd :

Le vent fit frissonner les feuilles de fougères,

Et petit à petit les ombres s’allongèrent,

Les cimes tout là-bas s’estompèrent en noir,

Et Lysias sentit la majesté du soir.

Alors, sifflant ses chiens attentifs à son geste,

Il forma de nouveau sa caravane agreste

Pour le retour parmi les sentiers incertains

Qu’envahissait déjà, dans les obscurs lointains,

Le brouillard bleu qui monte aux heures de silence :

C’est le calme du soir qui tient sous sa puissance

Tous les êtres vivants, tendus vers le repos,

Et Lysias ayant fait rentrer ses troupeaux,

Songea, laissant bercer ses rêves taciturnes

Par le ululement des chouettes nocturnes,

Jusqu’à l’heure où brilla le clair de lune ami,

Puis il fut reposer, et lorsqu’il s’endormit,

Le hurlement lointain des loups dans la campagne

Répondait à l’écho plaintif de la montagne…

Pierre Valdelièvre, La Rançon du Progrès, poésies, Préface de Jean Ott, Lille, Imprimerie L.Danel, 1928

Greek Shepherd

Trésors poétiques des siècles passés. Les Zejel de Philéas Lebesgue

Le ZEHEL est un poème arabe à forme fixe, créé, au temps des Maures, en Andalousie, d’après des chants de bergers venus de Galice.

Le ZEHEL est également entré dans la poésie persane.

TES PAS SUR LE GAZON…

Tes pas sur le gazon ont laissé leur empreinte,

Et je sais où tu vas, lorsque l’angélus tinte.

*

Le pauvre vieux cheval que tu soignes si bien,

La génisse que tu mènes boire, le chien

Connaissent ton secret, mais ils n’en diront rien…

Je ne suis pas bavard; tu peux être sans crainte.

*

Ah ! prends garde à l’Amour ! Après d’autres, tu vas

Réveiller la vipère au bosquet des lilas :

Vois comme l’herbe humide a souffert sous tes pas…

Ton coeur ainsi foulé retiendra-t-il sa plainte ?

***

LE POETE

Oh! les simples bonheurs du Poète ! Les chants

Qui montent de la terre et qui baignent les champs,

*

Le Soleil, que dévêt l’aurore de ses langes,

L’appel au bord du nid de la jeune mésange,

Quand les pommiers d’avril neigent au coin des granges,

L’ombre des peupliers en moires sur l’étang ;

*

La jeune fille qui sourit à la croisée,

Derrière la jacinthe en grand’hâte arrosée,

L’arc-en-ciel sur les bois, la cascade irisée,

L’écho d’une voix chère et qu’à peine on entend…

Philéas LebesgueLa Corbeille du Soir, ou Le Livre des Zéjels, La Neuville-Vault, 1937

Philéas Lebesgue photographie

Photographie de Philéas Lebesgue

La couleur de l’été

Quand venait enfin le temps béni du soleil, le printemps et l’été, j’imaginais parfaitement alors, dans les rues, une architecture grecque et romaine. Je sentais tout cela.

Je rêvais d’une maison poussiéreuse (d’une poussière de terre et de champs, non de saleté crasse), avec des ouvertures creuses, des odeurs de foin, des peintures rouge-sang de scènes quotidiennes mythologiques sur les murs et sur le haut des frises rectangulaires.

Avec un petit lavoir dans un coin dans lequel boire et se laver le visage le matin.

Les mouches en l’air sous les rayons infiltrants du soleil.

Et surtout cette sensation de baigner dans une chambre, d’y avoir la paix, d’y connaître des influences favorables, car les Dieux étaient bons et beaux.

A la place de ce bric-à-brac de style architectural incohérent, je rêvais d’une ville au style uni, à la romaine avec des rues carrés, des maisons au style à la fois grandiose et simple.

Aller aux thermes au moins 2 fois par semaine devait être un bonheur durant la Pax romana. Ça y est, l’histoire était finie, d’une certaine manière : il ne restait plus qu’à couler des jours heureux sous les hauts péristyles et les dômes majestueux et bruns. L’Empereur et les légions de l’Armée romaines veillaient sur les frontières, bâtissaient des villes partout dans l’Empire, faisait connaître le génie planificateur de Rome.

On avait ses rouleaux de parchemins pour satisfaire sa soif de poésie et de culture.

Infinie et inépuisable nostalgie que tout cela !

Les maisons du Sud de la France et de l’Italie actuelle sont très agréables, je ne  le nie pas, mais ne sont la version que dégradée et moindre des belles villae italiennes et gallo-romaines.

C’en sont des versions un peu paysannes, héritières qu’elles sont encore du Moyen-Age, quand les villes romaines étaient bâties solidement et avec majesté.

La Renaissance, seule, puisa directement à la source et réaffirma le goût proprement européen.

Ces villes romaines étaient, elles, parfaitement adaptés, dans leur essence, au Sud de la France et à l’Italie. Leur structure correspondait au climat, à l’essence de nos cités méridionales.

Leur destruction progressive fût une dégradation d’une des plus belles choses que nos régions ont porté.

Si on considère seulement ce fait, l’Histoire ne peut apparaître comme un Progrès. Car lorsque l’on détruit l’excellence et le génie des grands Anciens, on pratique la Régression, non le Progrès.

Je me baignais de chaleur sur le banc du square proche de chez moi, ces réflexions en tête. Je me dis enfin, en ouvrant les yeux sur les feuilles de l’arbre au-dessus de moi, que la seule chose qui fera toujours naître en moi ses idées et sensations, c’est la chaleur et l’éclat du soleil.

La clé de cette civilisation, c’est cela, me dis-je alors : elle était constamment baigné de soleil, d’une part du fait d’un climat régional exceptionnel, d’autre part grâce à la bonne influence et le bon goût de ces habitants, lesquels favorisait la venue de l’astre de vie.

Pensée hautement superstitieuse, peut-être, mais j’ai comme l’intuition que je dis vrai !

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Croyance erronée sur l’amour

Du point de vue de l’amour, dans sa pureté même, l’homme, contrairement au cliché répandu, ne peut aimer qu’une seule femme. Il reconnaît dans cette femme son propre moi, ses qualités, ses défauts, son avenir, sa force. Il aime se projeter en elle, il conclue, sans le dire forcément (car il répugne à afficher ses sentiments) une alliance avec elle. A contrario, les femmes sont parfaitement poly-amoureuses : elles peuvent aussi intensément aimer plusieurs hommes à la fois et reconnaître en chacun une qualité qu’elle apprécie, qu’elle prélève et qui leur fait reconnaître leur potentialité à elle-même. Les hommes ont souvent une source unique d’amour, partagée selon les époques ; les femmes ont des sources multiples d’amour, et cela constamment.

L’exemple des personnages du film « Casino » de Martin Scorsese en dit beaucoup sur ce thème. Le personnage incarné par De Niro choisit sa partenaire (Sharon Stone) parce que, dans ce mouvement d’elle-même volontaire, il y reconnaît sa propre vie, sa volonté. « Elle est faite pour moi », se dit-il. A l’opposé, la belle incarnée par Sharon Stone peut autant aimer son mari, que son ancien mac, que le partenaire fou de son mari. Chacun d’eux lui fait aimer une part d’elle-même : De Niro son goût du luxe et de la conjugalité (avec qui elle fera un enfant), le maquereau son ancien amour de jeunesse ; quant au personnage joué par l’immense Joe Pesci, il la rassure quant à sa personnalité et ses potentialités. Evidemment, on ne souhaite à personne la fin tragique des personnages du film, et l’histoire est bien sûr exceptionnel, au-delà du normal; mais il illustre dans une magnifique tension, servie en outre par un travail sur la lumière stupéfiant, les rapports conjugaux et amoureux, dont Scorsese pimente souvent ses réalisations.

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  • De Niro : « Je t’aime toi seule »
  • Sharon Stone : « Moi, je t’aime toi et les autres », semble-t-elle suggérer de ses doigts.

Apologie de l’art de la nouvelle par Marcel Arland

SUR L’ART DE LA NOUVELLE

    Est-il vrai que les livres de nouvelles soient peu goûtés du public ? Les éditeurs l’affirment, qui sont gens d’expérience. Soit. Mais à qui la faute ?

   Au public sans doute ; à sa naïveté, qui lui fait croire que la nouvelle est un genre secondaire, qu’on écrit dix nouvelles plus facilement qu’un roman, qu’enfin il est volé s’il les achète au même prix qu’un roman ; à sa paresse : car chaque nouvelle lui impose un départ, un effort nouveaux, et rompt cette somnolence enivrée que lui apporte une oeuvre de longue haleine. – A l’éditeur aussi, qui flatte ces dispositions et semble pris de honte si, parmi cent romans, il glisse un recueil de nouvelles. – Aux journaux, qui ont fait de la nouvelle un article de série. – Mais enfin, et pour une bonne part, aux écrivains eux-mêmes, pour qui la nouvelle n’est qu’une distraction, un gagne-pain, un pis-aller, ou le meilleur moyen d’utiliser des restes.

   Après cela, ne nous alarmons pas trop : la fleur est plus singulière, qui pousse parmi les détritus. Et que l’on songe aux meilleurs livres qui, depuis une trentaine d’années, aient paru, quelques-uns des plus rares et des plus durables sont composés de nouvelles. (…)

***

    C’est un des genres les plus purs et les plus séduisants qui soient. J’en parle en amoureux, et m’étonne aussi bien qu’on puisse ne l’aimer que faiblement, – en France surtout, où l’on s’attendrait à trouver la vraie patrie de la nouvelle, tant, par ses exigences, la nouvelle semble correspondre à quelques-uns des caractères essentiels de l’art français.

    Car je ne sais s’il est une forme plus exigeante. La nouvelle « pardonne » peu. Elle est excellente, ou bien n’est pas. Un roman, sur les trois cents ou les mille pages de son étendue, peut offrir impunément des longueurs, des trous, des maladresses ; et de certains romans même, on dirait que leurs faiblesses nous attachent à eux davantage. Il suffit d’une invraisemblance ou d’un accent faux pour détruire une nouvelle. Mais aussi cette forme toujours menacée permet un ton plus soutenu, qui lasserait dans un roman, un contrôle plus lucide, une plus sûre domination. En même temps, elle se tient plus proche de l’émotion initiale ; l’auteur y reste plus fidèle à lui-même. Toute aventure, tout personnage, toute émotion, ramassés dans ce cadre étroit, gagnent en intensité et en résonance (ce qu’ils perdent, nous le voyons bien ; mais là n’est pas notre propos). Ce ne sont que lignes pures, jusque dans les nuances, et ce n’est que pure et consciente vertu du verbe. L’art de la nouvelle est éminemment un art classique ; il en suppose à la fois la rigueur et le naturel. Rien de plus froid qu’une nouvelle qui ne semble enfin qu’une simple réussite. C’est par son intime liberté qu’une nouvelle nous séduit. Le jaillissement et la discipline s’y mêlent et s’y confondent au point de ne plus offrir que les traits mêmes de la grâce.

***

Au reste, si la nouvelle a son génie propre (qui n’est pas celui du roman, et même, dans une certaine mesure s’y oppose), que de possibilités en elle et quelle diversité d’apparence ! (…) Que la nouvelle se borne à exposer une anecdote ou un fait divers, c’est sa forme la plus commune. Mais, contant une histoire, elle peut, dans sa concision, lui donner tant d’éclat qu’elle la charge d’une valeur exemplaire. Est-ce à dire que l’histoire soit nécessaire ? C’est, au contraire, le triomphe de la nouvelle que de sembler n’être faite de rien, – sinon d’un instant, d’un geste, d’une lueur, qu’elle isole, dégage et révèle, qu’elle emplit de sens et de pathétique. Encore ne songeons-nous qu’à des nouvelles distinctes et parfaites en soi ; mais d’autres, juxtaposées et soit qu’elles empruntent leur parenté à un personnage, un thème ou un décor, soit que dans leur diversité même elles se complètent, apparaissent enfin comme les mouvements d’une symphonie, ou livrent un visage dont chacune affirmait un trait.

    Entre toutes ces tendances, gardons-nous d’établir une hiérarchie. C’est pour des raisons presque opposées que j’aime également Pouchkine et Tourgueniév. Et, toutefois, nous parlons d’une nouvelle où l’histoire, les personnages et l’atmosphère offrent des rapports si étroits que chacun de ces éléments semble, à l’égard des autres, un prolongement et une explication. Elle tire son prix de sa complexe unité. Elle suggère plus qu’elle n’exprime, et pourtant elle apporte une découverte, une illumination. Elle a son visage propre, qui n’est ni celui de l’auteur ni celui d’un personnage, et pourtant elle les situe, elle les exprime, elle en rend compte mieux que n’eussent fait une confession ou de minutieuses analyses. Elle peut aller jusqu’à prendre la netteté et la résonance d’un mythe. Ne semble-t-il pas qu’une telle nouvelle soit une des plus belles formes où puisse atteindre le genre, et la plus fidèle, peut-être, à son génie ?

Marcel ArlandLe Promeneur, Editions du Pavois, Paris, 1944.