La couleur de l’été

Quand venait enfin le temps béni du soleil, le printemps et l’été, j’imaginais parfaitement alors, dans les rues, une architecture grecque et romaine. Je sentais tout cela.

Je rêvais d’une maison poussiéreuse (d’une poussière de terre et de champs, non de saleté crasse), avec des ouvertures creuses, des odeurs de foin, des peintures rouge-sang de scènes quotidiennes mythologiques sur les murs et sur le haut des frises rectangulaires.

Avec un petit lavoir dans un coin dans lequel boire et se laver le visage le matin.

Les mouches en l’air sous les rayons infiltrants du soleil.

Et surtout cette sensation de baigner dans une chambre, d’y avoir la paix, d’y connaître des influences favorables, car les Dieux étaient bons et beaux.

A la place de ce bric-à-brac de style architectural incohérent, je rêvais d’une ville au style uni, à la romaine avec des rues carrés, des maisons au style à la fois grandiose et simple.

Aller aux thermes au moins 2 fois par semaine devait être un bonheur durant la Pax romana. Ça y est, l’histoire était finie, d’une certaine manière : ils ne restaient plus qu’à couler des jours heureux sous les hauts péristyles et les dômes majestueux et bruns. L’Empereur et les légions de l’Armée romaines veillaient sur les frontières, bâtissaient des villes partout dans l’Empire, faisait connaître le génie planificateur de Rome.

On avait ses rouleaux de parchemins pour satisfaire sa soif de poésie et de culture.

Infinie et inépuisable nostalgie que tout cela !

Les maisons du Sud de la France et de l’Italie actuelle sont très agréables, je ne  le nie pas, mais ne sont la version que dégradée et moindre des belles villae italiennes et gallo-romaines.

C’en sont des versions un peu paysannes, héritières qu’elles sont encore du Moyen-Age, quand les villes romaines étaient bâties solidement et avec majesté.

La Renaissance, seule, puisa directement à la source et réaffirma le goût proprement européen.

Ces villes romaines étaient, elles, parfaitement adaptés, dans leur essence, au Sud de la France et à l’Italie. Leur structure correspondait au climat, à l’essence de nos cités méridionales.

Leur destruction progressive fût une dégradation d’une des plus belles choses que nos régions ont porté.

Si on considère seulement ce fait, l’Histoire ne peut apparaître comme un Progrès. Car lorsque l’on détruit l’excellence et le génie des grands Anciens, on pratique la Régression, non le Progrès.

Je me baignais de chaleur sur le banc du square proche de chez moi, ces réflexions en tête. Je me dis enfin, en ouvrant les yeux sur les feuilles de l’arbre au-dessus de moi, que la seule chose qui fera toujours naître en moi ses idées et sensations, c’est la chaleur et l’éclat du soleil.

La clé de cette civilisation, c’est cela, me dis-je alors : elle était constamment baigné de soleil, d’une part du fait d’un climat régional exceptionnel, d’autre part grâce à la bonne influence et le bon goût de ces habitants, lesquels favorisait la venue de l’astre de vie.

Pensée hautement superstitieuse, peut-être, mais j’ai comme l’intuition que je dis vrai !

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Croyance erronée sur l’amour

Du point de vue de l’amour, dans sa pureté même, l’homme, contrairement au cliché répandu, ne peut aimer qu’une seule femme. Il reconnaît dans cette femme son propre moi, ses qualités, ses défauts, son avenir, sa force. Il aime se projeter en elle, il conclue, sans le dire forcément (car il répugne à afficher ses sentiments) une alliance avec elle. A contrario, les femmes sont parfaitement poly-amoureuses : elles peuvent aussi intensément aimer plusieurs hommes à la fois et reconnaître en chacun une qualité qu’elle apprécie, qu’elle prélève et qui leur fait reconnaître leur potentialité à elle-même. Les hommes ont souvent une source unique d’amour, partagée selon les époques ; les femmes ont des sources multiples d’amour, et cela constamment.

L’exemple des personnages du film « Casino » de Martin Scorsese en dit beaucoup sur ce thème. Le personnage incarné par De Niro choisit sa partenaire (Sharon Stone) parce que, dans ce mouvement d’elle-même volontaire, il y reconnaît sa propre vie, sa volonté. « Elle est faite pour moi », se dit-il. A l’opposé, la belle incarnée par Sharon Stone peut autant aimer son mari, que son ancien mac, que le partenaire fou de son mari. Chacun d’eux lui fait aimer une part d’elle-même : De Niro son goût du luxe et de la conjugalité (avec qui elle fera un enfant), le maquereau son ancien amour de jeunesse ; quant au personnage joué par l’immense Joe Pesci, il la rassure quant à sa personnalité et ses potentialités. Evidemment, on ne souhaite à personne la fin tragique des personnages du film, et l’histoire est bien sûr exceptionnel, au-delà du normal; mais il illustre dans une magnifique tension, servie en outre par un travail sur la lumière stupéfiant, les rapports conjugaux et amoureux, dont Scorsese pimente souvent ses réalisations.

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  • De Niro : « Je t’aime toi seule »
  • Sharon Stone : « Moi, je t’aime toi et les autres », semble-t-elle suggérer de ses doigts.

Apologie de l’art de la nouvelle par Marcel Arland

SUR L’ART DE LA NOUVELLE

    Est-il vrai que les livres de nouvelles soient peu goûtés du public ? Les éditeurs l’affirment, qui sont gens d’expérience. Soit. Mais à qui la faute ?

   Au public sans doute ; à sa naïveté, qui lui fait croire que la nouvelle est un genre secondaire, qu’on écrit dix nouvelles plus facilement qu’un roman, qu’enfin il est volé s’il les achète au même prix qu’un roman ; à sa paresse : car chaque nouvelle lui impose un départ, un effort nouveaux, et rompt cette somnolence enivrée que lui apporte une oeuvre de longue haleine. – A l’éditeur aussi, qui flatte ces dispositions et semble pris de honte si, parmi cent romans, il glisse un recueil de nouvelles. – Aux journaux, qui ont fait de la nouvelle un article de série. – Mais enfin, et pour une bonne part, aux écrivains eux-mêmes, pour qui la nouvelle n’est qu’une distraction, un gagne-pain, un pis-aller, ou le meilleur moyen d’utiliser des restes.

   Après cela, ne nous alarmons pas trop : la fleur est plus singulière, qui pousse parmi les détritus. Et que l’on songe aux meilleurs livres qui, depuis une trentaine d’années, aient paru, quelques-uns des plus rares et des plus durables sont composés de nouvelles. (…)

***

    C’est un des genres les plus purs et les plus séduisants qui soient. J’en parle en amoureux, et m’étonne aussi bien qu’on puisse ne l’aimer que faiblement, – en France surtout, où l’on s’attendrait à trouver la vraie patrie de la nouvelle, tant, par ses exigences, la nouvelle semble correspondre à quelques-uns des caractères essentiels de l’art français.

    Car je ne sais s’il est une forme plus exigeante. La nouvelle « pardonne » peu. Elle est excellente, ou bien n’est pas. Un roman, sur les trois cents ou les mille pages de son étendue, peut offrir impunément des longueurs, des trous, des maladresses ; et de certains romans même, on dirait que leurs faiblesses nous attachent à eux davantage. Il suffit d’une invraisemblance ou d’un accent faux pour détruire une nouvelle. Mais aussi cette forme toujours menacée permet un ton plus soutenu, qui lasserait dans un roman, un contrôle plus lucide, une plus sûre domination. En même temps, elle se tient plus proche de l’émotion initiale ; l’auteur y reste plus fidèle à lui-même. Toute aventure, tout personnage, toute émotion, ramassés dans ce cadre étroit, gagnent en intensité et en résonance (ce qu’ils perdent, nous le voyons bien ; mais là n’est pas notre propos). Ce ne sont que lignes pures, jusque dans les nuances, et ce n’est que pure et consciente vertu du verbe. L’art de la nouvelle est éminemment un art classique ; il en suppose à la fois la rigueur et le naturel. Rien de plus froid qu’une nouvelle qui ne semble enfin qu’une simple réussite. C’est par son intime liberté qu’une nouvelle nous séduit. Le jaillissement et la discipline s’y mêlent et s’y confondent au point de ne plus offrir que les traits mêmes de la grâce.

***

Au reste, si la nouvelle a son génie propre (qui n’est pas celui du roman, et même, dans une certaine mesure s’y oppose), que de possibilités en elle et quelle diversité d’apparence ! (…) Que la nouvelle se borne à exposer une anecdote ou un fait divers, c’est sa forme la plus commune. Mais, contant une histoire, elle peut, dans sa concision, lui donner tant d’éclat qu’elle la charge d’une valeur exemplaire. Est-ce à dire que l’histoire soit nécessaire ? C’est, au contraire, le triomphe de la nouvelle que de sembler n’être faite de rien, – sinon d’un instant, d’un geste, d’une lueur, qu’elle isole, dégage et révèle, qu’elle emplit de sens et de pathétique. Encore ne songeons-nous qu’à des nouvelles distinctes et parfaites en soi ; mais d’autres, juxtaposées et soit qu’elles empruntent leur parenté à un personnage, un thème ou un décor, soit que dans leur diversité même elles se complètent, apparaissent enfin comme les mouvements d’une symphonie, ou livrent un visage dont chacune affirmait un trait.

    Entre toutes ces tendances, gardons-nous d’établir une hiérarchie. C’est pour des raisons presque opposées que j’aime également Pouchkine et Tourgueniév. Et, toutefois, nous parlons d’une nouvelle où l’histoire, les personnages et l’atmosphère offrent des rapports si étroits que chacun de ces éléments semble, à l’égard des autres, un prolongement et une explication. Elle tire son prix de sa complexe unité. Elle suggère plus qu’elle n’exprime, et pourtant elle apporte une découverte, une illumination. Elle a son visage propre, qui n’est ni celui de l’auteur ni celui d’un personnage, et pourtant elle les situe, elle les exprime, elle en rend compte mieux que n’eussent fait une confession ou de minutieuses analyses. Elle peut aller jusqu’à prendre la netteté et la résonance d’un mythe. Ne semble-t-il pas qu’une telle nouvelle soit une des plus belles formes où puisse atteindre le genre, et la plus fidèle, peut-être, à son génie ?

Marcel ArlandLe Promeneur, Editions du Pavois, Paris, 1944.

Songe d’Ulysse avant le départ d’Ithaque

Pourquoi es-tu si lasse, Ulysse ?

Reste dans le troupeau, et tu seras lisse !

Conquiert ta liberté, et tu te délivrera ton âme des fers

Ta destinée est de traverser les mers !

De Troyes, y sentir la puissante atmosphère

Dans le Cheval, tu tromperas les fils bien aimés d’Hector

De Troyes, la cité du labile Paris, où est Hélène

Sache qu’Agamemnon en a jeté le sort

Achille, le plus puissant des Hellènes

Avec sa force que seuls les Dieux procurent

Brisera Priam à la gorge et d’Hector traînera la sanglante armure

Ô Ulysse, un sort si divin t’attends

Ton retour sera si languissant

Auprès des nymphes si tentatrices

Et du Cyclope qui te tiendra, toi et tes compagnons, captif

Dans l’obscur et crètelé récif …

Cher Ulysse, saches que tes descendants feront ta fierté,

L’entreprenant Télémaque, ton aîné

Pénélope ta chère femme et tendre aimé

Qui tisse le fils si astucieusement

Fera fuir des vils impudents

Je crois bien savoir quels sorts attends

Ces grêleux, ces imprudents !…

Ô Ulysse, divin Ulysse à l’allure si fière !

Part d’Ithaque quand tu revêtira une peau de panthère

Qui te protégera dans les détours immuables

Du voyage qui t’attends, toi le Rusé Honorable

Provoques les Dieux, si tu ne peux

Ils te regardent avec faveur,

Ainsi que ta famille où y règne au foyer une si douce chaleur

Toi l’Honnête, si sage dans ta présente retraite

A présent, je m’en vais, et me retire

Te laissant au doux repentir

De ma venue dans ton songe embrouillé

Au réveil, tu comprendras sa valeur

Qu’il ne t’a pas souillé la conscience, précieuse et innée,

Ton âme, dans le drap de la couche desserrée,

Ressentira les futures et guerrières clameurs

Du Destin – qui t’appelle en cette heure !

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Images antiques à travers la poésie du Parnasse français. 1) Henry Mériot

AVE CAESAR

A Jules Bourrand

Fauves, nus ou casqués, ayant au poing le glaive

Ou le large épervier et le trident d’airain,

Les fiers gladiateurs rentrent, le front serein,

Dans le cirque où, féroce, une clameur s’élève.

Et le peuple est joyeux, car son attente est brève.-

Farouche sous le ciel, un couple surhumain

Se tord, et le vaincu roule, étendant la main,

Vers le groupe sanglant des Vestales, qui rêve.

Mais le sang coule à flots ; des hommes égorgés

Meurent, environnés de parfums légers

Des femmes ; dans l’air lourd l’essaim des mouches rôde;

Tandis que sous la pourpre et se grisant d’horreur,

César Caligula, le sinistre Empereur,

Fou, regarde à travers une grosse émeraude.

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***

LE VIEUX FAUNE

A mon bon camarade Charles Baillet

Voici venir Avril, l’Aegipan se réveille

Aux rustiques refrains des pâtres d’alentour ;

Il écoute, pensif, le coeur gonflé d’amour,

De très vieux opéras vibrer à son oreille.

Le Soleil a séché de ses riches rayons

Les larmes que l’hiver mit dans ses yeux de pierre ;

La Nature pour lui n’eut jamais un mystère ;

Les fleurs l’ont recouvert de leurs brillants paillons.

Tout un passé riant surgit à sa mémoire…

Seul hôte à tout jamais du parc abandonné,

Il raconte parfois au bouvreuil étonné

Qui l’écoute, attentif, sa curieuse histoire.

Il redit le bon temps où, les cheveux poudrés,

Soulevant le manteau du bout de leurs rapières,

Les Don Juans du grand siècle, aux divinités fières,

Offraient à deux genoux leurs madrigaux ambrés.

Combien il entendit sous les frêles cytises

De serments éternels qui durèrent un jour !

Mais les Lauzuns musqués sont morts avec l’Amour;-

Les bois ne diront plus le chant des Cydalises.

O les bergers mignons dont les pipeaux brisés

Sous les grands genêts d’or ne se font plus entendre !

Les voyages à deux au bleu Pays du Tendre,

Et les doctes pédants de leur morgue empesés !

Plus rien ! – Que les baisers de la brise nocturne.

Le Vieux Faune se sent le coeur amer, il a

Le mal du souvenir qui l’obsède ; voilà

Pourquoi son oeil moqueur est souvent taciturne.

Mais les fleurs au printemps lui tressent des bandeaux ;

Les églantiers pour lui vont se couvrir de roses ;

Son Livre est la Nature ; il en comprend les choses,

Et préside parfois les concerts des oiseaux.

Car nul ne se souvient en ce siècle où nous sommes ;

Lui seul reste fidèle, à sa gaîne attaché. –

Il m’a dit un jour que vers lui j’étais penché :

Je sais bien ce que vaut la constance des hommes…

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Henry MériotLes Flutes de Jade, Paris, A. Lemerre, 1890.

Préface de Joséphin Péladan – Ouvrage couronné par l’Académie des Muses Santones

Confession païenne d’Henri Heine

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« La vie est le plus grand de tous les biens ; et le pire de tous les maux, c’est la mort !… Dieu merci, je vis ! Dans mes veines fermente la rouge liqueur de la vie, sous mes pieds tressaille la terre ; j’embrasse dans une ardeur amoureuse les arbres et les statues de pierre, et ils s’animent sous mes baisers. Chaque femme est pour moi le don d’un monde entier ; je nage dans les mélodies enchanteresses de ses traits, et d’un seul de mes regards je la possède plus que d’autres avec toute leur puissance pendant toute leur vie. Car chaque instant est pour moi une éternité.

Je ne mesure point le temps avec l’aune de Brabant ni avec la petite aune de Hambourg, et n’ai point besoin de me faire promettre par un prêtre une seconde vie, puisque j’ai déjà assez à jouir en celle-ci, quand je vis en arrière dans la vie des ancêtres, et que je me conquiers une éternité dans la vie du passé.

Je vis ! L’artère de la nature fait battre ma poitrine, et quand je respire avec joie, des milliers d’écho me répondent. J’entends les voix de mille rossignols. Le printemps les envoie pour tirer la terre de son sommeil, et la terre frissonne de plaisir ; ses fleurs sont des hymnes que, dans son enthousiasme, elle chante au soleil…

Le soleil se meut trop lentement ; je voudrais fouetter ses chevaux de feu afin qu’ils s’élançassent avec plus d’ardeur. Mais lorsqu’il se plonge dans la mer, et que la puissante nuit s’élève avec ses yeux pleins de désirs, oh ! alors un bonheur inouï me pénètre… Les vents du soir se jouent contre mon coeur rugissant comme des jeunes filles caressantes ; les astres m’appellent à eux, et je m’élève, et je m’élance au-dessus de cette petite terre et des petites pensées des hommes. »

Lettres, III, 136. Cité par Henri LichtenbergerHenri Heine, penseur, Paris, Félix Alcan, 1905 (Chapitre II, Les idées religieuses et politiques de Heine avant 1831)

 

La question du latin dans l’enseignement, traité originalement par un écrivain-voyageur du début XXème siècle

LA QUESTION DU LATIN

« Le latin est à l’ordre du jour.

On renonce à compter ceux qui s’instituent les champions des vieilles humanités à peu près expulsées de nos programmes scolaires. C’est une véritable émulation, non seulement parmi les gens de lettres, mais même parmi « les gens de mathématiques », comme disait Brunetière. Si le latin, suivant une phrase célèbre, est le pain de toute une catégorie de professeurs, les scientifiques, convenons-en, mettent une coquetterie chevaleresque à défendre le bien d’autrui.

Ainsi, le latin, étonné, voit accourir à son secours une foule de personnes qui, jusque-là, n’avaient jamais pensé à lui. Tel qui est inexpert à traduire la moindre phrase de Tite-Live crie à la décadence du génie français, parce que nos lycéens ne pratiquent plus aujourd’hui le Conciones. Mais quoi ? le latin est à la mode. On a l’air d’y être compétent. Et puis, cela vous fait toujours une petite réclame très distinguée.

                   ***

J’avoue que, pour ma part, je ne saurais trop applaudir à cette belle croisade conservatrice. En un temps où tout ce qui fut la France s’en va peu à peu sous les coups des sectaires, il est réconfortant de voir quelques bons esprits s’efforcer pieusement de sauver au moins les débris du passé. Mais je crains qu’un zèle un peu inconsidéré n’égare ces hommes de foi et qu’ils ne plaident point leur cause comme il faudrait.

    En effet, les arguments qu’ils invoquent sont, avant tout, utilitaires. Or le caractère propre du latin, et son principal mérite, c’est de ne servir à rien. Ensuite, ces arguments utilitaires prennent, sous certaines plumes, on ne sait quelle vague teinte démocratique. Or la culture latine, convenablement entendue, est la plus aristocratique qui soit.

    On nous dit : « Nos jeunes gens écrivent mal le français, parce qu’ils ne savent plus le latin. Et ils ne savent plus composer ni exposer leurs idées, parce qu’ils délaissent les auteurs anciens, nos maîtres dans l’art de la composition. Donc, revenons au latin, étudions les rhéteurs de Rome, si nous voulons avoir des bacheliers capables de mettre une phrase française sur ses pieds, ou des ingénieurs aptes à rédiger un mémoire »

     Tout cela me paraît fort contestable, ou, en tout cas, à côté de la question.

***

Le français s’apprend-il par le latin ? Ce ne serait qu’un jeu de démontrer que, pour le fond de la langue, pour les mots de formation populaire, leurs étymologies ne figurent point, ou, pour ainsi dire point, dans les textes classiques, – je veux dire ceux qu’on explique sur les bancs. La majeur partie en est tirée du bas-latin, qui n’est guère près de pénétrer, que je sache, dans nos collèges. Quant aux mots de formation savante ou littéraire, il est bien certain qu’ils dérivent du latin classique. Mais-si l’on ne quitte pas le terrain utilitaire – quel besoin y a-t-il d’imposer à des enfants la tâche difficile et longue d’apprendre toute une langue morte, sous prétexte de leur faire entendre, en leur propre langue, une centaine de mots d’origine étrangère ? L’usage et les dictionnaires y suffisent amplement. La preuve, c’est que beaucoup de nos contemporaines, qui n’ont jamais ouvert une grammaire latine, écrivent le français, non seulement d’une manière charmante, mais bien plus française que maint professeur de Sorbonne qui a passé sa vie dans le latin.

     Allèguera-t-on qu’elles ignorent l’histoire des mots et les variations de leur sens ? Je l’accorde – et j’accorde aussi que, si cette connaissance n’est pas indispensable à un écrivain de race, un érudit, un lettré doit connaître l’histoire de la langue. La majorité des Français n’en a que faire. On peut sentir toutes les finesses de Corneille et de Racine sans savoir le latin. Le catalogue de leurs latinismes tient en deux ou trois pages. Quel besoin, je le répète, d’apprendre tout une langue morte, pour s’expliquer, dans ces auteurs, une cinquantaine d’expressions ou de tournures exceptionnelles.

***

     J’irai même plus loin. Je rappellerai aux défenseurs utilitaires du latin, que le génie de la langue latine est très différent du génie de la nôtre – autant qu’une langue synthétique peut différer d’une langue analytique : et ainsi, bien loin que le sens du français s’acquière par la pratique des auteurs latins, ce serait plutôt le contraire qu’il faudrait soutenir.

    Que la version latine, le thème latin soient des exercices d’ingéniosité, de sagacité, d’assouplissement intellectuel, je n’y contredis pas. Mais qu’ils apprennent le français, c’est ce qui me paraît bien improbable. Les habitudes de la pensée latine sont trop dissemblables des habitudes de la pensée française ! J’en appelle à tous ceux qui ont eu à écrire des thèses latines sur des sujets français et modernes. Tandis que le grec ancien se prête sans trop de peine à l’expression de nos idées, le latin y répugne d’une répugnance presque invincible. Le moule de la phrase latine est une gêne pour notre pensée analytique française.

    Cela est si vrai qu’au XVIIème et au XVIIIème siècles, les gens à latin de l’antique Sorbonne éprouvaient des difficultés incroyables à écrire en français : leur cerveau latinisé était rebelle à l’expression littéraire dans leur propre langue. Lorsque le bon Rollin, à l’âge de soixante ans, s’essaya, pour la première fois, à s’exprimer en français dans son Traité des Etudes, tout le monde s’étonna qu’il y eût si bien réussi. Et le chancelier d’Aguesseau, le félicitant de son ouvrage, lui disait sans trop d’ironie : « Vous parlez le français comme votre langue naturelle. » Ces hommes du XVIIIème siècle, meilleurs humanistes que nous, n’attendaient point du latin ce qu’il ne pouvait pas donner.

***

   Qu’on feuillette, enfin, si l’on en a le courage, les préfaces d’éditions classiques rédigées, dans la première moitié du XIXème siècle, par des professeurs qui n’enseignaient guère que le latin : leur phrase est d’une lourdeur inimaginable, et, si l’expression n’est pas absolument impropre, elle est singulièrement pénible et embarrassée. Ces pédagogues pouvaient être très forts en discours latin : ils n’avaient pas le sens du français.

    Si donc, pour des érudits, des philologues, la connaissance du latin contribue, dans une certaine mesure, à la connaissance scientifique du français, il est inexact, dans la pratique, que cette connaissance facilite l’aptitude à s’exprimer et à écrire dans notre langue.

    Les auteurs latins peuvent-ils, du moins, enseigner à nos jeunes gens les secrets de la composition française ?

   J’en doute encore. Dernièrement, on a mené grand bruit autour de la lettre d’un directeur de compagnie industrielle se plaignant de ce que ses subordonnés fussent incapables de construire un rapport de fin d’année ; à l’en croire, l’abandon du latin en était la cause. Cela me paraît un aperçu plus littéraire que scientifique. Car, enfin, voit-on un ingénieur composant ses rapports sur le modèle des harangues de Cicéron ou même des discours abrégés de Tite-Live ?

      La vérité, c’est que les procédés de composition propres à l’esprit français ne ressemblent que d’une façon lointaine aux procédés de composition des rhéteurs et des poètes anciens. Le plan d’une harangue cicéronienne, avec ses lieux-communs, ses digressions, ses narrations interminables, son exorde pris de très haut, est impossible à reproduire pour des modernes ; pratiquement, la valeur pédagogique en est presque nulle.

***

     Même en se plaçant au point de vue restreint de la culture esthétique, on sera amené à faire des réserves pareilles pour les poètes et les prosateurs latins. Un poète français qui composerait comme Virgile (je ne parle pas des lyriques grecs, dont la composition est encore, pour nous, une énigme), ce poète-là serait accusé de verser dans le hors-d’oeuvre et de cultiver le morceau au détriment de l’ensemble. L’ordonnance d’une tragédie ou d’une comédie ancienne est aussi éloigné qu’il se peut de nos règles scéniques. Que dire, après cela, du roman, le plus libre de tous les genres ? Etant donné les exigences de l’esprit français et les tendances littéraires actuelles, un roman construit, par exemple, sur le modèle de l’Âne d’Or d’Apulée, passerait pour très mal composé.

      Je le regrette. Je trouve que la composition française, comparée à celle des auteurs latins, même classiques, a quelque chose de sec, de raide, d’étique, de contraire au libre mouvement de la vie, comme au grand sens de la beauté. Mais enfin, c’est ainsi ; de sorte qu’au point de vue purement scolaire autant qu’au point de vue de la haute culture, les grands écrivains latins ne peuvent pas être pour nous des maîtres aussi bienfaisants qu’ils devraient être.

***

    Et pourtant, comme tant d’autres, je suis un partisan convaincu du latin et des vieilles humanités… Mais à une condition, c’est qu’il soit bien entendu que cet enseignement n’a point un caractère d’utilité.

    Ce serait lui ôter toute signification et toute efficacité que d’en faire un auxiliaire de l’enseignement du français. Les littératures anciennes doivent être enseignées pour elles-mêmes, et cela dans un esprit littéraire : c’est-à-dire que l’enseignement secondaire doit revenir à ses traditions délaissées, sans nulle concession aux méthodes primaires. Rien ne serait plus désastreux que d’enseigner le latin selon ces méthodes-là, comme font les Allemands dans leurs gymnases et comme la Sorbonne d’aujourd’hui aurait une tendance fâcheuse à le faire. Si antidémocratique que cela soit, il importe que les deux ordres d’enseignement demeurent séparés.

    Il ne s’agit nullement d’emmagasiner des règles de grammaire, des faits et des dates, de se perfectionner en français, de se munir d’un gagne-pain quelconque : il s’agit de sauver et de maintenir nos traditions d’art et nos traditions intellectuelles.

Culte du bien-dire, culte de la beauté, élégance, précision, concision et clarté de la pensée, les vieux maîtres de Rome nous ont appris tout cela. Si ce n’est pas de cela qu’il s’agit, je me demande à quoi le latin peut bien nous servir. »

(9 juillet 1911)

Louis BertrandLe sens de l’ennemi, Paris, Arthème Fayard & Cie, 1917 (Chapitre II.- La Douce vie française)

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Ordre versus désordre. Argument

Le partisan du désordre est bien confortable. Il n’a rien à faire pour le favoriser. Il n’a qu’à se démettre. L’ordre demande au contraire un effort et une tenue, une force contenante de tous les instants. L’ordre demande une force morale indestructible, ne connaissant pas le tourment, surtout le tourment de l’âme. L’ordre est constructeur, le désordre destructeur.

Aux lecteurs de trouver des exemples à ce petit aphorisme, ou à me donner des contre-exemples qui viendrait la contredire.

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La psychanalyse dans les Sopranos – Réflexion

Freud croyait résoudre les désordres psychiques. En vérité, toutes ses découvertes révèlent surtout ses propres névroses et obsessions sexuelles (lui-même était plutôt pervers comme le révèle avec fracas et talent pédagogique imparable Michel Onfray dans son essai retentissant sur l’idole Freud).

Ses théories farfelues ont contribué à développer en Occident, là où la psychanalyse avait force d’autorité, les névroses. Il est remarquable de percevoir que le monde d’avant Freud était d’une remarquable santé et d’une virilité sans reproches, sûre d’elle-même, d’une féminité fière et noble. Freud, tel un singe imprudent devant un objet qu’il ne comprends pas, ouvre à pleines mains la boîte de Pandore, comme un israélite imprudent – et impudent – devant les vérités païennes du monde matériel et spirituel.

Lui et ses collègues seront obsédés par la chose sexuelle, ne cessant de l’intellectualiser, de le triturer, d’en faire du pâtée intellectuel souvent illisible. La France a notamment été le terrain de jeu favori de ces gens très sérieux et impudiques.

Cela a perpétué, a maintenu par l’obsession de la discussion libre, interminable, inlassable et insoluble, par le silence psychanalytique, les névroses sexuelles et comportementales. Le patient n’est pas amené à résoudre par sa volonté et à oublier, tel qu’en un phénomène de résilience ou de pleine conscience, mis en avant par un Cyrulnik ou un Christophe André. La personne remâche ses souvenirs jusqu’à plus soif, dans un rapport malsain et pervers avec l’analyste, qui profite de cette situation dans une position d’autorité paresseuse. 

Dans les Sopranos, la psychanalyste, froide et frigide, incarnée superbement par la sublime panthère Lorraine Braco (déjà mémorable dans « Les Affranchis » de Martin Scorsese), ne cessera de jouer ce jeu dans lequel Tony Soprano s’insère avec une difficulté qui n’est que le réflexe du bon sens envers les aberrations que lui sort cette psy qui fixe son patient tel un objet médical froid, obsédée qu’elle est par les problèmes intimes intra-familiaux. En vérité, il fallait à Tony Soprano, homme du commun, une thérapie rapide lui permettant de dépasser ses mauvaises pulsions, c’est-à-dire de les détourner (comme le propose donc les thérapies alternatives qu’on rencontre aujourd’hui contre la psychanalyse). Sa famille n’a rien de vraiment problématique, c’est une famille normale qui rencontre juste un problème de volonté typique des familles modernes. N’a-t-on pas assez observer que c’est l’obsession du recours au psy, permanente dans la série, qui va créer la perte de charisme, la perte de repères, la perte de valeurs dans la famille ?

N’est-ce pas ce recours au psy initial qui fait que Tony est moins respecté par son clan mafieux ? N’est-ce pas ce recours au psy qui provoquera le divorce avec sa femme ? N’est-ce pas ce recours au psy freudien qui provoque chez les enfants un amoindrissement du respect et de l’autorité naturelle qu’il devrait ressentir pour leur père ?

A partir du moment où la famille et les autres savent qu’Anthony Soprano voit un psy, il n’est plus incarné, n’est plus respecté, et tout part en quenouille.

Plus globalement, on peut dire que la psychanalyse (freudienne, jungienne, etc), en s’insérant dans l’intimité des familles, en forçant à tout révéler sur la place publique qu’est le divan, n’arrange en vérité rien, et même contribue à aggraver les différents. Car alors tout est mis en pleine lumière et plus rien n’est caché. La pudeur entre membres de la famille n’est plus la loi, c’est ainsi que le désordre naît.

Le scénario de la série, finalement assez peu linéaire, achoppe constamment sur ces scènes chez le psy, qu’on ressent comme répétitive, inutile, et finalement énervante. Pour tout dire, on préférerait voir Tony en train de cambrioler une maison ou de commettre une assassinat d’un ennemi en lieu et place de ses gonflantes scènes sans objectif clair.

Mais n’est-ce pas un rapport intime et donc sexuelle que veut obtenir le Dr. Melfi, elle qui fantasme sur Tony et qui rencontre des difficultés amoureuses dans ses vies de couple, divorcée et plus ou moins célibataire endurcie (puis violée par un délinquant dans une scène assez effarante de violence gratuite) ? Ceci éclaire finalement encore les troubles intimes de la sexualité des tenants et participants de la psychanalyse. Qui est le plus profondément névrosé entre le brut Soprano, à l’aise partout, juste très susceptible et irascible (combien d’hommes ne sont pas comme cela ?) et la frigide, stricte Melfi qui cache bien des choses sous ses apparences de femme accomplie ?

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Émile Zola sur les Thermes de Caracalla

« L’après-midi, je suis allé aux thermes de Caracalla. C’est l’édifice gigantesque et inexplicable. Deux vestibules immenses, avec des parties de pavé en mosaïques bien conservées. Un frigidium, avec l’indication d’une piscine où pouvaient se baigner à la fois cinq cents personnes. Un tepidarium très vaste aussi, et un caldarium de même, avec, à côté, tout le système des fours à chauffer encore visible. Et toutes sortes de dépendances dont on ignore l’usage.

Mais l’extraordinaire, c’est la hauteur des salles, l’épaisseur des murs, la masse effroyable du monument. Aucun de nos châteaux forts du Moyen Age n’a été bâti avec cette masse cyclopéenne. Des massifs de briques et de ciments extravagants. Il faut ajouter que tout cela était recouvert de marbres précieux, orné de statues. Un luxe écrasant dans l’énormité.

Pour quelle civilisation colossale ? Les personnes qui passent y ont l’air de fourmis. On dirait aujourd’hui des rochers frustes, des matériaux agglomérés, entassés, pour des demeures de Titans. »

Zola, Voyage à Rome, 1894

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